Comment s'est passé le premier contact avec ton éditeur ?

J'avais déjà eu l'occasion de raconter la genèse de mon aventure éditoriale dans cet article mais avec l'accord de mon interlocuteur chez Paul&Mike, Fabien P., je vous partage, à l'occasion de leur premier anniversaire, les échanges e-pistolaires qui ont conduit à l'édition de La geste improvisée du chevalier Anowan.

(Ca me semble à la fois hyper loin et super proche, c'est un peu quantique, cette histoire, quand même...)


Le 2025-06-14 17:53, Kylie Ravera a écrit :

Bonjour,

(Ça se fait, un reply sur un mail qui date d'il y a douze ans, en mode « hey, on reprend où on en était restés, d'accord ? » ? On va supposer que oui). Donc ça aura pris tout ce temps :

  • de terminer une saga-fleuve en 7+1+1 tomes, qui vit depuis dix ans sa petite vie en autoédition ("la Tentation de la pseudo-réciproque", si ça peut vous rappeler vaguement quelque chose)
  • de commettre un recueil de nouvelles illustrées (par un vrai dessinateur de talent) également auto-publié
  • de finir par contribuer à l'AGESSA en écrivant 6 nouvelles à caractère mathématico-énigmatique par an pour le magazine Tangente
  • d'imaginer et écrire un nouveau roman, un one-shot celui-là, qui n'a rien à voir avec les choucroutes précédentes.

C'est ce dernier, vous l'aurez compris, qui m'amène à faire irruption dans votre boîte mail. De quoi s'agit-il, cette fois ? Plusieurs réponses possibles.

  • En moins de dix mots : un roman de fantasy avec un téléphone portable dedans.
  • En un peu plus de dix mots : un roman sur l'écriture d'un roman de fantasy et qui serait aussi un roman de fantasy avec un téléphone portable dedans.
  • En moins cryptique : un roman qui se déguise en roman de fantasy pour aborder des sujets plombants au possible, comme le féminisme, la religion, le capitalisme (avec un point de vue de gôche, si jamais vous aviez des doutes à ce sujet) et ce que signifie l'écriture ---------------------------------------------------------------.
  • En mode teasing de ouf (j'ai à présent un ado de 15 ans à la maison, le vocabulaire s'en ressent) : un roman dont le tout dernier chapitre est censé donner envie de tout relire depuis le début en se disant « mais comment ai-je pu ne pas m'en apercevoir plus tôt ! ».

Dans l'attente (angoissante, il y a des choses qui ne changent pas) de votre retour concernant sa compatibilité avec votre ligne éditoriale,

Amicalement (malgré tout),

Erika Valery aka Kylie Ravera

Voilà, ça c'était mon mail d'intro, en réponse à un message reçu 13 ans plus tôt, par un représentant de Paul&Mike qui disait ceci concernant le premier tome de La tentation de la pseudo-réciproque :

Bonjour Mademoiselle,

Nous avons bien reçu votre manuscrit qui a été lu avec une grande attention.

Après une étude attentive, nous ne pouvons le retenir car celui-ci n'a pas remporté l'adhésion des membres de notre comité de lecture. En effet, nous publions très peu et il nous a semblé que la qualité d’écriture n’était pas au rendez-vous, ajouté au fait que votre humour n'a pas fait l'unanimité. A noter aussi que je ne suis pas sûr que de laisser les notes de révision de vos relectrices soit du meilleur effet.

Un point positif, nous avons souri à votre courriel de présentation (tout n'est pas perdu). Nous restons cependant ouverts pour la lecture de nouveaux textes que vous voudrez bien soumettre à notre comité de lecture.

Nous vous prions de croire en l'expression de nos sincères salutations.

Bon, j'avais failli décéder de honte en constatant que j'avais envoyé la mauvaise version de mon manuscrit (celle avec des notes de correction de ma BL, donc...) et couiné en lisant le commentaire concernant ma qualité d'écriture (l'humour, oui, je sais, c'est pas le truc au monde le mieux partagé...).

Mais 12 ans plus tard, à l'autre bout du fil, l'interlocuteur chez P&M avait changé et il m'a assez promptement (moins de deux heures plus tard...) répondu ceci:


Le 2025-06-14 19:19, Fabien Pesty a écrit :

Bonjour,

Monsieur -------- ne fait plus partie de P&M depuis de nombreuses années, il a été remplacé par Fabien Pesty (qui n'est pas le Fabien de Jean-Fabien, lequel s'appelle Muller, ce qui n'est pas un nom de gôche, mais c'est une personne charmante tout de même, n'eût été le fait qu'il portât un prénom tartignole).

Fabien Pesty (pas Muller, vous suivez ?) tient à vous remercier pour votre mail. La pièce jointe n'a pas encore été ouverte, mais vous avez au moins eu le talent de donner envie de le faire sans hésiter ! Ce qui est bien trop rare.

Merci donc pour ce message. Au pire, si votre manuscrit ne vaut pas un pet de lapin, je suis tout disposé à publier ce mail.

Je vous donne RDV dans douze ans pour une réponse négative invoquant une sombre histoire de ligne éditoriale, comme s'il y avait une ligne éditoriale chez P&M...

Cordialement (malgré tout),

Fabien Pesty aka Esteban Pyef

Là, je me suis dit qu'il y avait moyen qu'on soit sur la même longueur d'onde...

Alors j'ai répondu ceci:

Le 2025-06-15 01:27, Kylie Ravera a écrit :

Hola Esteban !

Mes messages aux éditeurs sont réputés pour leur excellence. C’est à l’étape suivante que ça se corse. Quand j’aurai écrit suffisamment de livres et récolté assez de refus pour compiler ces piquants échanges dans un recueil à 92 mains, le Goncourt, j’en suis convaincue, me tendra les bras. (Je le refuserai, bien entendu, la compromission avec des traditions bourgeoises et élitistes, très peu pour moi). (On est de gôche, oui, ou merde ?)  

Ravie, en tout cas, d’avoir atteint cette étape où seul un clic nous sépare d’une histoire possible entre vous et moi.

Amicalement (toujours),

Kylie / Erika

C'était un peu osé. Vous vous rappelez, mon point sur l'humour pas partagé, tout ça...

Mais j'ai tout de même eu une réponse dans la foulée.

Le 2025-06-15 06:34, Fabien Pesty a écrit :

En voilà une idée, de compiler des lettres de refus, échanges, expériences avec le monde de l'édition, pour en faire un livre qui se voudra être "un véritable pied de nez au microcosme littéraire" (20 minutes) et "une dénonciation acerbe de l'absurdité d'un monde en constante déliquescence" (Télé Z), quoiqu'on lui reprochera probablement "l'absence de toute recette du flan. Un silence suspect, tendant à renforcer l'idée que ce sujet reste un tabou majeur dans les sphères germanopratines..." (Flan Mag) !

Ce point d'exclamation final est à rapprocher de la première partie de la phrase si l'on veut mieux en appréhender le cynisme car, je vous l'assure, c'est une idée de merde. Sauf dans le cas où vous souhaiteriez que votre aigreur de n'avoir jamais été éditée soit connue du plus grand nombre. Là oui, bingo !

Reprenez-vous immédiatement, c'est un conseil. 

Tout ceci étant clairement dit, je vais m'atteler à l'étape suivant le clic préalable à l'ouverture de la pièce jointe : la lecture de celle-ci. 

Vous n'avez pas intérêt à me décevoir.

Bastien Pyfe

On y était. ENFIN. Un éditeur allait se pencher sur mon texte. Je misais sur le fait d'avoir une réponse dans l'année et j'étais partie me balader en vélo quand soudain...

Le 2025-06-15 11:07, Fabien Pesty a écrit :

J'ai avancé dans la lecture de votre manuscrit de 398 PUTAINS DE PAGES !!

Où en êtes-vous de vos recherches d'éditeur pour ce roman ? Les premières pages donnent envie d'aller au bout, c'est incontestable. Pour l'instant je ne vois pas de "mais" à l'horizon, pas même ce truc hypocrite de la ligne éditoriale. J'aimerais le lire d'une traite pour vous donner une réponse rapide, qui semble bien partie pour être positive, mais la période n'est pas propice pour moi au d'une-traite. Sachant que si je le valide, il devra ensuite passer entre les mains du terrible Herr Muller pour décision finale, cela risque de prendre un mois voire plus. 

Aussi, est-ce que vous pourriez nous faire savoir si jamais il devait trouver preneur chez un autre éditeur plus prestigieux et/ou plus désiré et/ou plus rapide ? Car à moins d'un cataclysme qui rendrait totalement pourries les 380 pages suivant les 20 premières, il a de très fortes chances de trouver une proposition d'édition (à compte d'éditeur).

Et je suppose que dans votre bibliothèque on doit trouver du Pratchett et du Jaworski ?

Fabien P.

A ce moment-là, ma montre connectée a dû croire que j'avais d'un coup décidé de me mettre à courir un marathon, et mon mari que je faisais un AVC. J'étais pas prête, mon coeur non plus. J'ai tout de même réussi à écrire ceci:

Le 2025-06-15 13:54, Kylie Ravera a écrit :

Mille poutrelles, je m'étais préparée à attendre douze ans pour avoir ce genre d'échange...

Pour répondre à votre première question, je suis au niveau 1 de la recherche d'un éditeur. C'est à dire que mon roman n'a encore été lu en entier que par une bêta-lectrice (il croupit également sur la table de chevet de Mr Ravera mais on va dire que ça ne compte pas, il est encore plus éloigné que moi du milieu de l'édition).

Je ne l'ai envoyé qu'à vous pour le moment - juste une question de feeling, et parce que Paul&Mike est la seule maison à l'origine d'un échange un poil constructif concernant mon projet précédent. 

Tout autre envoi que je pourrais faire se déroulerait dans le cadre d'un processus standard - et je n'espère pas ne serait-ce qu'un début de commencement de réponse avant des mois (on vient de battre une sorte de record, tous les deux, là, non?)

Tout ça pour dire que je n'ai aucun moyen de pression pour vous presser davantage concernant l'obtention d'une réponse définitive. 

J'ai commencé à repérer quelques maisons d'édition qui pourraient accompagner mon roman et je suis en train de lire les petites lignes sur les contraintes de formatage des manuscrits à leur envoyer. Leur prestige m'importe moins que leur capacité à défendre une histoire, et que le lien que je pourrai tisser avec mes interlocuteurs (naïveté ou réalisme, on verra).

Donc advienne que pourra!

Erika V.

PS. Vous avez raison pour Pratchett, à moitié pour Jaworski (qui est bien dans ma bib mais du côté de la pile à lire pour le moment)

PPS. Si vous m'obtenez une adaptation en série animée par le studio Fortiche sur Netflix, je signe tout de suite

Après ça, Monsieur Pesty m'a mis le nez dedans, comme on dit dans le jargon, en m'envoyant la liste des répétitions à traquer dans le texte (ça m'a valu une nuit blanche et la certitude que j'écrivais comme un pied bot) et des retours précieux, comme:

Le manuscrit est trop long, et c'est pas un problème de pages. Trop de temps morts, un déséquilibre flagrant entre les parties "Anowan" et les parties Erik. Du 50/50 au tout début, puis Erik (enfin, ses narrations) finit par devenir presque anecdotique. Encore une fois, à voir ce que ça donne jusqu'au bout, mais pour l'instant j'ai une sensation de promesse non tenue. 

Et puis il y a eu cette phrase:

Quel que soit l'avenir du manuscrit chez P&M, j'aime beaucoup ce que je lis, j'apprécie nos échanges, et j'essaierai d'être le plus utile possible pour que ce manuscrit v95.docx devienne un livre édité à compte d'éditeur.

J'ai botté en touche en parlant de météo (souvenez-vous, à l'époque, la canicule commençait à 30° seulement ) mais... pour la première fois, après des années de syndrome de l'imposteur solidement ancré suite à de multiples refus de mes textes par l'ensemble du corps éditorial, je me suis dit qu'il y avait une chance pour que, peut-être...

Et finalement, le verdict est tombé le 8 juillet 2025 à 14h07 (c'était un mardi).

Donc le bilan de cette lecture, puisque tu l'attends avec impatience.

On ne publiera pas ce manuscrit. On publiera sa version allégée.

Allégée en nombre de pages, pour des raisons bassement matérielles : 830000 signes, on approche du pavé, et seules les grosses maisons d'édition peuvent se le permettre. Parce que 830000 signes, ça donne un bouquin de près de 600 pages et que pour un premier roman, édité chez un éditeur pas trop connu, c'est trop pour les libraires et les journalistes (parlons plutôt d'instagrammeurs aujourd'hui).

Pour des raisons moins terre à terre, parce qu'il y a beaucoup de “temps morts”. Tu l'as dit toi-même dans ton mail d'accompagnement, c'est un roman dont la fin donne envie de tout relire depuis le début sous un éclairage nouveau. Mais personne ne le fera, car d'une part il faut arriver à la fin, et d'autre part on ne justifie pas 380 pages par les cinq dernières. Ce n’est pas le cas, hein ! Je veux juste dire que ces temps morts que je développerai plus loin, ils ne deviennent pas vivants une fois qu’on est arrivé à la fin. 

Tu as un talent de fou, c’est incontestable. Une écriture précise et efficace, on sent le travail et le retravail derrière tout ça. Tu racontes une histoire qui tient vraiment la route, avec en plus ----------------------. Je l'avais dit ce WE, et je le maintiens : tu dois être publiée, et à compte d'éditeur, et ce serait une vraie fierté pour nous que ce soit chez P&M. Tu as écrit un vrai roman. Mais il est n'est pas publiable en l'espèce parce qu'il va se prendre des claques.

Qu'est-ce que j'ai pu gamberger sur ce retour... Mais c'est finalement lui qui est à l'origine de la confiance que j'ai eue en un éditeur qui était prêt non pas simplement à corriger mes fautes d'accord et à pointer mes répétitions, mais aussi à m'accompagner vers l'éclosion de la meilleure version de mon manuscrit, expurgé de ces "temps morts qui ne redeviennent jamais vivants" - dût-il être découpé en deux tomes.

Le 19 septembre, soit 3 mois après mon premier mail, je signais le fameux contrat avec Paul&Mike.

Je ne sais pas ce que l'avenir nous réserve, peut-être une guerre thermonucléaire totale, mais je suis infiniment reconnaissante à la vie (et à Fabien Pesty) de m'avoir permis de tenir en main une version aboutie du tome I de La geste - le tome II étant en train de se faire secouer avec la même sévérité pour être présent dans les bacs à la fin de l'année.

(Et si ces quelques extraits de la prose de Fabien vous ont donné envie d'en consommer davantage, je vous recommande avec conviction son dernier recueil de nouvelles, Discordance des temps).

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