Un pas plus loin

La page blanche devant les yeux d’Ana ressemblait plutôt à l’écran gris d’un ordinateur, mais la sensation n’en restait pas moins vertigineuse, mélange de crainte et d’espoir. Le champ des possibles semblait soudain immense et devant l’ampleur de la tâche, la gorge de la femme se noua. Avec quoi allait-elle la remplir, cette page ? Quelle succession de lettres inédite allait pouvoir raconter une histoire capable de transporter ses lecteurs dans un monde inconnu et fabuleux ? Sa main frôla le clavier puis revint en arrière, et le manège se répéta plusieurs fois.

Ana pouvait entendre sa fille faire ses gammes au piano dans le salon, et cela lui rappela que tout parcours doit avoir un départ. Elle prit une grande inspiration… et cliqua sur l’onglet qui menait sur Wattpad. Parmi les jeunes auteurs qu’elle y suivait, il y avait boromir35 qui alimentait avec régularité son compte. Une jolie plume et un début d’intrigue accrocheur… Avec un pincement au cœur, Ana songea qu’elle aurait bien aimé être à sa place.

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Brahim, alias boromir35 sur les réseaux sociaux, effaça pour la troisième fois le paragraphe qu’il venait d’écrire. Décidément, ça ne collait pas. Les personnages qui l’accompagnaient quotidiennement depuis plus de six mois semblaient soudain le fuir, incapables de faire montre de cohérence dans leurs actions.

Alors que le jeune garçon se laissait gagner par le découragement, il se confronta à une pensée terrible : et si son histoire n’avait pas de fin ? Et s’il avait engagé le Prince Galawyn et son fidèle écuyer Ragemor dans une impasse où ne les attendait aucun dragon ?

Comme à son habitude pendant ces passages à vide, il alla faire un tour sur un forum de jeunes (et moins jeunes) écrivains. Il s’y promena quelques instants, rêvassant devant la diversité des parcours éditoriaux, s’interrogeant sur le moment où viendrait son tour de raconter le sien… Mais pour cela, il faudrait d’abord qu’il le termine, ce roman ! Comme Constance, la bien nommée, qui venait de partager avec les autres forumeurs sa joie d’avoir apposé un point final à sa romantasy. Brahim aurait bien voulu qu’elle partage avec lui son secret pour apporter une conclusion à un roman.

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Constance, qui s’appelait Camille dans la vraie vie, avait dû se résoudre à mener une existence sans ongle. Elle les avait perdus au cours des six précédents mois avec l’envoi à quarante éditeurs de son premier-né – un manuscrit de 800k caractères espaces comprises qui cherchait une maison. Rafraîchir quinze fois par jour sa boîte mail ne changeait rien au résultat : trois refus type, un oui un peu trop enthousiaste qui s’était révélé émanant d’une maison à compte d’auteur, et pour le reste, un silence abyssal qui lui donnait envie de ne plus jamais écrire une ligne de toute sa vie, puisque rien de ce qu’elle produisait n’était, semblait-il, digne d’être lu. Son regard se posa sur le livre qui trônait sur sa table de chevet, un exemplaire-auteur de remerciement envoyé par Damien Davidenkoff – Damdam sur le forum des jeunes écrivains où elle l’avait rencontré et avait bêta-relu son roman.

Moins bon que le sien, en toute objectivité, mais lui, au moins, avait trouvé un éditeur.

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Damien fixait d’un œil morne le chiffre qui était apparu sur son écran en ce vendredi matin. Tout comme la semaine précédente, et la semaine encore avant, le compteur du site Filéas qui indiquait le nombre de livres vendus en librairie pendant les sept derniers jours, n’avait pas bougé. 53. Ce n’était même pas beau, comme chiffre. Aucune symbolique. Pour un roman qui faisait la part belle aux mystères et aux relations cachées, c’était comme un pied-de-nez en forme de pied-de-biche qui aurait servi à défoncer son amour-propre et son estime de soi.

53, c’était peut-être la taille de son public-cible ? Peut-être que ce chiffre représentait tout ce à quoi « La fausse piste de Loukha » aurait jamais droit ? Si seulement son éditeur avait pu lui obtenir une présence sur un salon, même un petit, là, au moins, il aurait eu l’impression de faire quelque chose au service de son roman. Enclencher le bouche-à-oreille qui permet à un livre de durer dans le temps… En l’occurrence, il était même loin d’avoir atteint les deux cents exemplaires vendus nécessaires pour compenser les frais de l’éditeur. Autant dire que la suite de sa fausse piste n’était pas prête de voir le jour…

Il relut pour la nième fois LA critique un peu construite à laquelle il avait eu droit – une positive, en plus. Mais il n’y avait guère que ce domino-là à être tombé, et six mois après la sortie de son premier tome, il allait falloir se faire une raison.

Damien poussa un soupir dépité. Il n’avait même plus envie de se rendre au Salon du Livre Paris pour lequel il avait pourtant pris des billets afin d’aller à la rencontre d’Eindhi El-Kacem, son idole, dont il possédait l’intégrale de la saga en 7 tomes – « L’homme de la nuit et la femme-lumière ». En deux exemplaires.

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Eindhi crevait de chaud à cause de la température insoutenable qui régnait sous la coupole du Grand Palais, là où le prestigieux Salon du Livre Paris s’était relocalisé. C’était la troisième fois que son éditeur l’invitait à ce qui aurait dû être une grande fête, mais l’auteur voyait ses livres empilés sur la table devant lui qui ne trouvaient pas preneur.

Tout aurait été différent s’il avait eu droit à une sortie collector avec jaspage, ou alors même à une version poche pour les bourses moins remplies. L’entre-deux était en train de tuer sa série, il en était convaincu. Est-ce que les choses se seraient passées autrement si à l’instar de l’autrice du stand voisin, il avait gagné un prix littéraire ? Fiona Farelli dédicaçait son dernier roman à tour de bras, une queue s’était même formée qui serpentait dans les allées. Mais Eindhi n’avait jamais réussi à obtenir la validation de ses pairs.

Tous des jaloux…

À moins qu’il ne s’agisse de lui ?

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Fiona avait appris à utiliser son sourire comme un masque. Elle le mettait en dédicace, en interview, en conférence où elle intervenait régulièrement pour expliquer comment concilier une vie d’autrice à succès avec un job de chargée d’affaire marketing et depuis deux ans, un rôle de maman d’une petite fille qui ne faisait toujours pas ses nuits. La vraie réponse, c’était qu’elle n’y arrivait pas, et qu’en rentrant chaque soir de son vrai boulot, celui qui servait à faire bouillir la marmite (oui, parce que les pyrogravures de monsieur ne se vendaient pas et que ses droits d’auteur lui rapportaient à peine un demi-SMIC par mois), ses yeux étaient brouillés de larmes quand ils se posaient sur son écran. Mais cela n’allait pas avec le narratif que son image de power woman lui imposait, alors elle ne laissait pas les larmes couler, parce que c’était plus facile, ainsi, de nier qu’elles étaient là.

Elle n’était pas passée loin du graal, pourtant : une négociation des droits dérivés qui lui aurait donné accès à un marché international pour ses romans, avec une traduction en dix-sept langues à la clé. Elle se serait permis, à ce moment-là, de lâcher son boulot et de se consacrer pleinement à l’écriture, en complétant ses revenus avec des conférences ou des ateliers mieux payés. Mais le projet avait capoté, peut-être parce que son roman précédent avait moins bien fonctionné, révélant pour certains analystes une saturation du marché du cozy mystery dans lequel elle s’était investie. Son ami, qui signait sous le pseudo de Gary Galloway, avait eu plus de chance : la parution de sa série avait débuté un an plus tôt, et il avait pu bénéficier de ces adaptations qui faisaient toute la différence. Il avait même eu droit à une version BD réalisée par un dessinateur connu que Fiona admirait. Dommage que Gary n’ait jamais concrétisé sa promesse de lui faire parvenir un exemplaire dédicacé… Il était sans doute tellement occupé qu’il avait oublié.

Et puis de toute façon, les deux auteurs évoluaient à présent dans des cercles différents et ne se croisaient plus.

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Gary – de son vrai nom Georges-Henri – feuilletait la bande dessinée qu’il venait de retrouver sous son lit. Une adaptation de son dernier roman orné d’un dessin avec une dédicace à compléter, qu’il avait dû promettre à quelqu’un, mais il ne savait plus qui. Une bande dessinée… ça faisait tellement gamin. Il trouvait que le dessin était moche, en plus, les personnages ne ressemblaient pas à ceux qu’il avait décrit dans ses bouquins. Encore une négo débile de son agent dont le résultat allait se retrouver aussi sec dans les braderies et sur les sites de vente d’occasion. Une seconde main qui ne rapportait pas un kopek à l’auteur, un scandale contre lequel personne ne faisait rien.

Avec un soupir, il griffonna un nom à l’emplacement qui avait été laissé libre, celui d’Hanna Harmagnac. Il était invité à l’avant-première du film tiré de « Celle qui ne voulait pas vieillir », le dernier succès de la romancière, et il ne voulait pas arriver les mains vides à la party qui aurait lieu juste après dans le loft parisien de la nouvelle star des Editions Dupouilly. Ça lui éviterait d’avoir à se délester d’une bouteille de vin.

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Le ruban de la Seine se dévidait devant les fenêtres du loft d’Hanna. La projection en avant-première du film tiré de son dernier roman avait eu lieu la veille, et tout s’était passé comme prévu, c’est-à-dire parfaitement bien. Hanna avait compté le nombre de fois où on lui avait demandé « Et c’est pour quand, le prochain ? » - 18 fois en réalité mais ressenti 720, et elle avait réussi à ne pas hurler « Pour septembre, crétin, comme tous les ans depuis une décennie ». Son éditeur et son agent étaient là pour le lui rappeler. Avec le sourire de ceux qui savent qui, en réalité, a les cartes en main.

La réussite de la romancière était parfaite aux yeux de tous, mais elle était la seule à en connaître le prix véritable. Elle s’approcha de l’ordinateur portable posé sur son bureau et déplia l’écran, effleurant les touches grises. Le plaisir avait disparu, tout comme l’envie.

Elle se rendit compte, soudain, qu’elle aurait tout donné pour revenir à cet instant primordial, celui où tout avait débuté. Celui où elle avait plongé dans le flow et découvert le pouvoir des mots. Celui où ses personnages avaient commencé à vivre et où ses histoires étaient nées. Celui où tous les bons moments étaient d’autant meilleurs qu’ils n’avaient pas encore existé. Cette époque où tout n’était qu’espoir, promesse et liberté.

Elle s’installa devant l’écran et lança machinalement le traitement de texte.  Le roman sur lequel elle travaillait s’afficha aussitôt ; huit mois de travail, quatre-vingt mille mots, fades, sans saveur ni profondeur, qui envahissaient son espace et menaçaient de l’étouffer. Comment avait-elle pu se laisser imposer cela pendant toutes ces années ?  

Depuis le rez-de-chaussée, des notes de piano s’élevèrent. Hésitantes, elles portaient la marque de ce moment merveilleux où tout reste à faire.

Ctrl-A. Puis suppr.

C’était aussi simple que cela.  

Rien, désormais, n’empêchait plus Hanna de redevenir Ana.

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La page blanche devant les yeux d’Ana ressemblait plutôt à l’écran gris d’un ordinateur…

Fin Début